La recherche en cotutelle vue par Kevin Cazelles

Nous vous l’avions annoncé, Kevin Cazelles a remporté le prix de thèse en cotutelle France-Québec lors des dernières Journées de la relève en recherche organisées par l’ACFAS et le FRQ.

Le récipiendaire qui a grandi à Nanterre en banlieue parisienne, a obtenu son baccalauréat en 2005 à Suresnes. C’est en 2008 qu’il a intégré l’AgroParisTech, un établissement qui forme des ingénieurs agronomes. Durant l’année universitaire 2010-2011, l’étudiant a effectué deux stages de six mois : l’un en Écosse portant sur la modélisation de la croissance mycélienne, et l’autre au Brésil durant lequel il a découvert l’écologie de la restauration.

Les questions et les enjeux que soulève la biodiversité auxquels il a alors été confronté l’ont captivés. C’est ainsi qu’il a décidé de poursuivre sa formation par une année au sein du Master Écologie Biodiversité Évolution qu’il a terminé avec un stage de recherche de quatre mois en écologie théorique sous la supervision de Nicolas Mouquet (à Montpellier) et Dominique Gravel (à Rimouski). Lors de cette nouvelle expérience, c’est un nouveau domaine qui l’a fasciné et le fascine toujours : les interactions écologiques dans la répartition géographique des espèces. À la suite de son master, il a donc postulé et obtenu une bourse doctorale pour poursuivre ses recherches en cotutelle entre l’Université de Montpellier et l’Université du Québec à Rimouski et prolonger ainsi sa collaboration avec les mêmes superviseurs.

Ses travaux

Kevin Cazelles est biogéographe. Ses travaux de thèses portent sur l’intégration des interactions entre espèces dans des modèles de répartition géographique d’espèces, question qu’il traite avec des approches théoriques qu’il confronte ensuite aux données :

« Afin d’expliquer avec un peu plus de détails les tenants et les aboutissants de mes recherches, je prends souvent pour exemple le couple lièvre-lynx, un couple qui a une grande importance dans l’histoire de l’écologie. Je pose alors la question suivante : quels sont les facteurs qui déterminent la présence du lynx en Amérique du nord ? On peut classer ces facteurs en trois catégories : facteurs historiques, abiotiques et biotiques. Le problème fondamental en biogéographie est de déterminer pour une espèce donnée (ou un ensemble d’espèces) quelle est l’importance relative de ces différents facteurs pour sa répartition géographique. La dernière classe de facteurs est celle qui m’intéresse le plus et plus particulièrement le rôle des interactions entre espèces. Supposons que le régime alimentaire du lynx soit composé exclusivement de lièvres. On comprend alors que pour déterminer l’aire de répartition du lynx, il faudrait prendre en compte l’aire de répartition du lièvre. L’idée est simple mais le faire soulève de nombreux problèmes (comment traiter mathématiquement l’interdépendance) qui sont au cœur de mes recherches. Est-ce que j’étudie ce couple d’espèce en particulier ? Non. J’essaie de m’abstraire des singularités des espèces pour essayer de comprendre comment les propriétés des réseaux écologiques (réseau constitué par un ensemble d’espèce donné) peuvent influencer le tracé des aires de répartition. C’est d’autant plus urgent dans un contexte de changement global, c’est-à-dire dans un contexte où un ensemble de facteurs influençant la distribution des espèces (climat, utilisation des terres) sont fortement perturbés. Si nous sous-estimons, en effet, l’importance des interactions biotiques dans la détermination de l’aire de répartition géographique des espèces (ce qui est, à mon avis, encore le cas), les projections que nous faisons actuellement de l’état de la biodiversité à l’horizon 2050 ou 2100 sont sûrement erronées ».

Son regard sur la collaboration scientifique franco-québécoise

« Aujourd’hui, grâce aux outils de télécommunication dont nous disposons, la distance entre les pays n’est plus vraiment un obstacle à la collaboration scientifique. Avoir des collègues chercheurs sur un autre continent est devenu la règle au sein de la communauté scientifique. Cela étant dit, je pense que la francophonie et l’histoire des relations entre la France et le Québec donnent une teinte particulière aux collaborations scientifiques franco-québécoises. Il faut, en effet, bien garder à l’esprit que les articles que nous lisons sont en anglais, que les conférences internationales sont en anglais et que les échanges avec nos collègues non-francophones se font en anglais, notre langue de travail. Échanger avec des collègues québécois, c’est parler de science en français et c’est aussi une merveilleuse occasion d’enrichir sa propre langue de nouvelles expressions, et d’en saisir sa dimension internationale.

Pour finir, je dirais qu’aux liens historiques et linguistiques, il faut ajouter tout un ensemble d’initiatives qui favorise la collaboration scientifique entre les deux pays. Je veux parler des efforts mener par des institutions comme le Consulat Général de France à Québec, et aussi par des associations comme l’Association francophone pour le savoir (ACFAS) pour renforcer et structurer le lien entre la France et le Québec. Concrètement cela se traduit par des évènements autour de la francophonie (les rencontres de l’ACFAS), des bourses pour les étudiants en cotutelle (la bourse Frontenac) et des prix comme celui que j’ai reçu. »

Son expérience de la cotutelle

« D’un point de vue personnel, la cotutelle est une formidable occasion de mettre en parallèle la France et Québec, autrement dit, deux cultures, deux regards sur le monde, deux ensembles de choix sociétaux, deux organisations territoriales. Pendant mes séjours au Québec, j’ai découvert et me suis étonné de faits allant du climat (l’hiver bien entendu !) au rapport du Québec avec les autres provinces canadiennes en passant par le paysage des fast-foods québécois. Ce fut une période durant laquelle j’ai assurément approfondi mes connaissances sur le Québec et le Canada ; ce fut une expérience tout aussi profitable pour aiguiser mon regard, via ces multiples comparaisons, sur mon propre pays.

D’un point de vue professionnel, je retiens aussi l’intérêt de cette mise en perspective. En recherche, nos résultats se font sous forme d’articles publiés dans des journaux scientifiques. D’un pays à l’autre, les produits finaux sont donc comparables, mais les chemins pour y arriver peuvent être très différents. L’organisation et le fonctionnement des universités, l’organisation des groupements de recherche, la structure des équipes, l’obtention de fonds pour poursuivre sa recherche, les aides à la formation, sont autant d’éléments qui varient entre la France et le Québec. La cotutelle est finalement l’occasion d’en prendre conscience, d’analyser les avantages et les défauts de ces systèmes et éventuellement de déterminer si l’on a une préférence pour l’un de ces systèmes.

Il y a, à mon avis, au moins une limite à la cotutelle : j’ai parfois eu l’impression d’être, d’un point de vue administratif, une étrangeté, je ne rentrais pas dans les cases. J’ai toujours fini par régler mes problèmes, mais j’ai le sentiment que la cotutelle est une expérience chronophage pour ce qui relève du cheminement administratif. »

Ses conseils pour les étudiants qui débutent leur thèse en cotutelle entre la France et le Québec

« Le premier s’est de s’armer de patience car la cotutelle demande de remplir les exigences de deux universités dans deux pays différents, ce qui demande des efforts supplémentaires que j’estime largement compensés par les avantages de cette situation.

Mon second conseil c’est de profiter de la chance que représente cette cotutelle entre la France et le Québec : sur le plan professionnel, il y a de très belles opportunités des deux côtés de l’Atlantique et sur le plan personnel, pouvoir mettre en perspective deux cultures, c’est très enrichissant. »

Et maintenant ?

Kevin Cazelles a obtenu un contrat de deux ans de chercheur postdoctoral en Ontario afin de poursuivre ses recherches. Ses projets ? Etablir son propre programme de recherche axé sur les problèmes théoriques en biogéographie, et trouver une institution au sein de laquelle il obtiendrait le support nécessaire pour mener à bien ses travaux.

publié le 30/10/2017

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