MONTREAL - Entretien avec deux étoiles montantes du cinéma d’animation français

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Justine Vuylsteker et Bastien Dupriez

Justine Vuylsteker et Bastien Dupriez, deux jeunes cinéastes d’animation français, ont été sélectionnés par la Cinémathèque québécoise pour participer à une première résidence de création, de novembre à décembre 2016 à Montréal.

Tous deux développent une pratique singulière : l’écran d’épingle pour Justine Vuylsteker et l’utilisation de la pellicule comme matériau pour Bastien Dupriez.

Ils nous parlent de leurs projets artistiques et de leur expérience québécoise.

1.Parlez-nous de votre parcours : quelles études avez-vous faites et qu’en retirez-vous ?

Bastien Dupriez :

Je viens d’un baccalauréat général scientifique, j’ai ensuite du faire une mise à niveau en art appliqué (MANAA) à l’École Supérieure des Arts Appliqués et du Textile de Roubaix (Esaat), pour pouvoir entrer en DMA Cinéma d’animation (diplôme des métiers d’arts) dans la même école à Roubaix dans le nord de la France. J’ai décidé de m’arrêter après ce cursus pour me lancer dans mes idées et le travail directement. Ce que j’en retire, c’est l’ouverture au cinéma d’animation, sous toutes ses formes. La pratique et l’aspect technique de l’animation, comment animer, dans un style plutôt traditionnel, quelles sont les étapes dans la réalisation d’un court métrage, mais aussi et surtout la découverte de toutes les formes et techniques d’animations, desquelles découlent tout type de cinéma. Dans mon cas, c’est la découverte de l’animation abstraite et expérimentale.

Justine Vuylsteker :

J’ai réalisé mes études à l’ESAAT, une école située à Roubaix, dans le nord de la France, et spécialisée dans les métiers d’art (design, graphisme, textile, espace, animation). J’y ai reçu un enseignement général en art de mes 15 à 18 ans, puis une formation spécialisée en animation de mes 18 à 20 ans, qu’on appelle un DMA d’animation (Diplôme des métiers d’art). Cette formation m’a véritablement donné le gout du cinéma et du travail direct avec la matière.

Pour plus d’informations sur les études d’art en France :

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2. Qu’est-ce que le cinéma d’animation pour vous ?

Justine Vuylsteker :

Une dentelle, qui a le temps pour tissu. Parce que le réalisateur d’animation se trouve à la jonction du cinéaste et du plasticien, et qu’il porte une attention absolue à chaque photogramme, il tisse et forme un film dont il a la conscience de chaque image. D’où cette comparaison à la dentelle, pour la précision apportée à chaque point, chaque détail, qui compose l’œuvre globale.

Bastien Dupriez :

Le cinéma d’animation, c’est transmettre des idées, des émotions, des sensations au travers de moyens plastiques, animés image par image. C’est quelque chose que je vois aussi comme un pont entre cinéma de prise de réel et art pictural. C’est aussi donner vie à des idées par cette forme de cinéma, par l’animation en elle-même, le montage, le style, le rendu, la matière, le mouvement, les formes.

3. Citez un film d’animation qui vous a marqué et dites-nous pourquoi

Justine Vuylsteker :

Difficile de faire un choix ! La rencontre avec les films des pionniers de l’animation a marqué pour moi un réel tournant lorsque j’ai commencé à découvrir le cinéma d’animation : Oskar Fischinger, Berthold Bartosch, Alexandre Alexeieff et Claire Parker. Voir leurs films a ouvert un horizon dont je ne soupçonnais même pas l’existence, des films aux rythmes, mouvements et esthétiques absolument fascinants et uniques. Après, chez les cinéastes contemporains, je dirais que le travail de Koji Yamamura, Théodore Ushev et Jerzy Kucia, sont ceux qui me marquent le plus. Si je ne devais retenir qu’un film, ce serait Tuning the instruments de Jerzy Kucia, qui met en place un rythme, un langage propre au film ; et qui nous plonge dans un état qui oscille entre le rêve et la remontée des souvenirs. Une réelle expérience cinématographique.

Bastien Dupriez :

Un des films majeurs pour moi est Free Radicals de Len Lye. Plus tôt, l’animation était pour moi quelque chose de très figuratif et stylisé, je la voyais comme un « style » de cinéma à part et non en tant que cinéma en lui-même. Comme la plupart des enfants, nous avons tous regardé des Disneys, et c’était une voie assez traditionnelle dans la laquelle je souhaitais aller. Mais ce film a été réellement pour moi un élément déclencheur, une prise de conscience, d’un art, d’une autre forme de cinéma, de l’animation dans un sens plus large, qui me touchait bien plus. C’est à partir de ce moment-là que j’ai pris conscience du cinéma d’animation, de toutes ses formes et des possibilités.

4. Décrivez la résidence à la Cinémathèque québécoise et les temps forts de votre séjour

Justine Vuylsteker :

Oh, il y en a beaucoup ! Traverser l’Atlantique pour la première fois, découvrir la cinémathèque, visiter l’ONF, rencontrer et discuter avec Jacques Drouin et Michèle Lemieux, lire le scénario original de Very Nice Very Nice , me réveiller avec 10 cm de neige, voir Free Radicals en copie 35mm, Les sommets du cinéma danimation ! Et toutes ces rencontres, véritablement toutes ces rencontres. Que ce soit les autres résidents, nos mentors, le personnel de la cinémathèque, et tous les cinéastes d’animation montréalais que l’on a eu l’occasion de croiser au Bar de la Cinémathèque ou pendant le festival.

Bastien Dupriez :

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Bastien Dupriez et son mentor Steven Woloshen

Cette résidence à la Cinémathèque québécoise a été pour moi très enrichissante, à tout point de vue. Au-delà du projet que je souhaitais y mener, que j’ai pu développer, j’ai pu également nourrir un autre projet que j’ai en cours, mais surtout réfléchir sur ma propre démarche créative d’un point de vue général.

C’est au travers des rencontres, des échanges, des discussions avec mon mentor Steven Woloshen (réalisateur canadien pionniers du cinéma d’animation abstrait) que la résidence m’a apporté énormément. C’est pouvoir avancer dans ses idées, confirmer des choix, repenser la manière d’aborder un travail, se nourrir de l’expérience des autres, avoir un retour sur son travail, s’immerger dans l’animation et nos projets.

Il y a eu de nombreux temps forts, la découverte d’archives de Norman McLaren (réalisateur canadien d’origine écossaise), considéré comme un des grands maîtres du cinéma d’animation mondial), dans mon cas, est assez forte, dans le sens où l’on se retrouve à lire les propres notes de l’artiste, à avoir dans nos mains des documents de travail d’une grande importance et riche de savoir. Les rencontres avec les mentors sont fortes également, et les moments de partage avec eux le sont d’autant plus.

5. Parlez-nous du projet sur lequel vous avez travaillé au cours de votre résidence à la cinémathèque québécoise (processus créatif, thématique, technique, matériaux, etc.).

Justine Vuylsteker :

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Etreintes par Justine Vuylsteker

Pendant cette résidence, j’ai travaillé au développement d’un projet du nom d’Etreintes, qui sera réalisé sur l’écran d’épingles Alexeieff-Parker du CNC. En arrivant ici, mes intentions, mon graphisme et mon scénario étaient en place, et j’ai concentré mon énergie à l’élaboration d’un cadre, d’un guide pour le tournage à venir (qui se profile pour le printemps 2017).

L’écran d’épingles est un outil qui impose un tête-à-tête Réalisateur-matière de plusieurs mois, et cette configuration est extrêmement propice aux digressions et improvisations.

Il était donc important de mettre en place un cadre à la fois solide, pour ne pas me perdre une fois le tournage entamé, mais aussi suffisamment ouvert, pour ne pas venir brider et empiéter sur cette liberté absolument incroyable qu’offre le travail avec cet outil. J’ai donc abouti à la fabrication d’un très long carnet, un unique et très long dessin qui englobe tout le film, et à l’intérieur duquel je pourrais naviguer en toute liberté pendant le tournage.

Bastien Dupriez :

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Bastien Dupriez

Durant cette résidence j’ai pu développer un projet, de 3 minutes, s’intitulant Aérobie . C’est en fait la première partie d’un autre projet plus conséquent que je souhaiterais développer à l’avenir. Il s’agit d’un projet abstrait et à la fois un peu expérimental, ayant comme support de travail la pellicule 35mm. « Dans un vélodrome, un homme s’apprête à faire sa course ».

Ce projet repose sur la notion de rythme, il s’agit de rendre compte d’une course de cyclisme sur piste au travers de celui-ci. C’est ressentir la répétition, les éléments qui défilent, la pulsation. La course, celle de cet homme, c’est aussi notre course à nous dans nos vies quotidiennes.

Le choix de la pellicule a été effectué dès le début, cette bande plastique permet de travailler en longueur, de visualiser l’ensemble de l’animation, et le support se prête aussi à l’expérimentation, de part un format très réduit, les couleurs, pigments, traces, formes prennent une tout autre dimension une fois projetés sur un grand écran. Cette bande permet aussi et surtout de travailler la ligne continue, point majeur du travail que je souhaite réaliser.

6. Quelles sont/ont été vos sources d’inspiration ?

Justine Vuylsteker :

L’écran d’épingles est véritablement l’étincelle de départ du projet. Son histoire, ce qu’il dégage, les impressions qu’il génère. Autour de ça, se sont nécessairement greffées les influences que j’ai constamment dans un coin de ma tête : le cinéma de Michelangelo Antonioni, la mélancolie des peintures de Modigliani, la poésie de Pouchkine. Et puis peut-être de manière moins évidente, mais surement là quelque part, le travail d’Arthur Lipsett, les romances hollywoodiennes des années 30 à 50 et la musique de Michael Nyman.

Bastien Dupriez :

Je pourrai citer plusieurs artistes, Len Lye, Norman McLaren, mon mentor Steven Woloshen, Robert Breer, OERD. Mais c’est aussi la musique que j’écoute, la plupart du temps du jazz, et aussi l’idée que je me fais du vélo, les sensations que j’ai en roulant des heures.

7. Quelles différences percevez-vous entre le cinéma d’animation québécois et français ?

Justine Vuylsteker :

Ce qui m’a le plus frappé, est la connaissance et la production de films expérimentaux. L’expérimental est le parent pauvre du cinéma d’animation français qui s’oriente beaucoup plus vers le cinéma narratif classique. En France, presque pas, voire pas de film abstrait, ou d’essai expérimentaux, qui même si ils peuvent exister pendant les années d’études, sont quasiment absent du paysage de la production professionnelle. Alors qu’ici à Montréal ! Pas du tout, c’est une voie à part entière, et extrêmement vivante et réjouissante !

Bastien Dupriez :

Peut-être je dirai que le cinéma d’animation québécois ose davantage que le cinéma français. De par son patrimoine et son passé, les artistes actuels sont davantage immergés dans une forme de cinéma indépendant. Pour la grande partie, le cinéma d’animation français reste assez traditionnel, mais du fait du grand nombre d’écoles et d’étudiants, il offre une très grande diversité.

8. Quels sont vos endroits préférés à Montréal ?

Justine Vuylsteker :

Je dois avouer que j’ai passé beaucoup de temps à la Cinémathèque, et que j’ai finalement peu exploré la ville… Néanmoins ! J’ai passé d’excellents moments au bar le Majestique sur St Laurent, et j’ai de mémorables souvenirs au Karaoké du dimanche soir au Notre-Dame des Quilles, rue Beaubien.

Bastien Dupriez :

La cinémathèque et son bar ! C’est un lieu où tout le monde peut se retrouver facilement et la cinémathèque est un lieu de rencontres, de cinéma, très agréable. Plus sérieusement, j’aime beaucoup la présence des parcs qui donnent de l’air à la ville, et j’ai été un bon nombre de fois au Dieze Onze, bar de jazz convivial où la scène montréalaise de jazz se produit, le niveau étant vraiment bon.

9. Quel-lle est votre mot ou expression québécoise favorit-e ?

Justine Vuylsteker :

Tuque. Je crois que peu à peu le mot bonnet va disparaître de mon vocabulaire, remplacé par la tuque. Et puis « c’était l’fun », « ça a pas d’allure » et « ça fait sens » se sont fait une place durable dans mes expressions favorites.

Bastien Dupriez :

« C’est correct ! » Que l’on prononce à priori, sans le t.

10. Où peut-on voir vos œuvres ? (internet, archives, centres d’art, etc.) et où peut-on vous suivre sur les réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram) ?

Justine Vuylsteker :

Vous pouvez voir tout ça sur mon site internet justinevuylsteker.com

Bastien Dupriez :

Viméo : https://vimeo.com/user16558994

Carbonmade : https://bastiendupriez.carbonmade.com

11. Quelles sont pour vous les prochaines étapes ?

Justine Vuylsteker :

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Justine Vuylsteker et Jacques Drouin

Le tournage du projet, qui comme je l’évoquais, devrais débuter au printemps de l’année prochaine et qui se tiendra à Vendôme (France) dans le cadre de la résidence CICLIC. D’ici là, un peu de repos, et le peaufinage des derniers détails pour que tout se passe pour le mieux une fois le tournage commencé !

Bastien Dupriez :

C’est un peu compliqué de pouvoir vivre actuellement de ce que je souhaite profondément faire et réaliser, mais dans l’idéal je pense démarrer ce projet Aérobie au plus vite. J’ai également un autre projet plus long, le dossier attend, sur pellicule aussi mais avec de la peinture sur verre, qui j’espère verra le jour courant 2017 auprès d’un producteur.

Plus d’informations sur la Cinémathèque québécoise : http://www.cinematheque.qc.ca

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Cette résidence a été rendue possible grâce au soutien du consulat général de France à Québec.

publié le 15/12/2016

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